10 $
lundi 29 juin 2009
19h
ONE EVENING WITH TRISHA
Au Baryshnikov Arts Center
Baryshnikov Arts Center
450 West 37th Street - between 9th and 37th Avenues
« Pour M.G »
Le vidéo film For M.G, The Movie indique au générique de fin que Trisha Brown en a réalisé l’image (bien que mystérieusement elle apparaisse dans la dernière prise, saluant le public mais sans caméra pourtant !).
For MG est une chorégraphie qu’elle a créée en 1991 en souvenir de Michel Guy, ex-ministre de la culture, créateur du Festival d’Automne à Paris, homme de profond raffinement.
Trisha a donc choisi d’enregistrer, de filmer (travail ethnographique, poème visuel) depuis les coulisses - là où d’habitude le regard ne s’aventure guère - l’émergence de la danse (de sa danse comme l’on pourrait dire de sa propre ombre) et les pulsions qui la sous-tendent. Ne vous est-il jamais arrivé d’éprouver votre désir flancher, vous laisser en rade pour « aller se la jouer » ailleurs… ?
Cela, lorsque l’on en revient, vous a entre temps – n’en doutez pas – forgé une âme.
De désirs et souvent même d’humour, il n’est question que de cela dans les multiples parcours chorégraphiques de Trisha Brown.
Désir juvénile des danses de rue à l’époque de la Judson Church dans le New York des Sixties et des Seventies, filmé avec talent par Babette Mangolte, semblable à la turbulence des créations contemporaines dont nous saisissons bien, à travers les moments choisis que compte ce programme, combien elles sont liées aux lancés de dés des expériences initiales du passé…
Se tenant dans la pénombre (lieu de la « prise de vue », de la « prise du sujet ») Trisha Brown filme sa propre danse se déroulant devant un public que l’on devine seulement.
De la danse, Trisha ne filme que l’étreinte des corps, l’esquive et la chute, leur séparation instantanément douloureuse.
Le style évoque les cinéastes underground de la Beat génération autant que les premiers documentaristes, pionniers de ces années (Leacock, Pennebaker, Mekas…). Bob Dylan fut justement l’interprète de l’hypnotique ballade One Early Morning Rain sur laquelle Trisha dans la fin des années 70 a brodé une bien jolie danse qu’elle avait intitulée par amour du flamenco Spanish Dance…
La caméra de Trisha survole, puis s’approche en piqué des abysses de sa danse, sa propre chair. Le cadre devient alors souffle, rythme. Affranchi du souci de plaire, le regard de la caméra ne cherche plus l’appui mais le vertige. Naissent alors, étranges et sombres, les passes d’une cérémonie enragée et silencieuse.
Dans ces images le point souvent n’est pas ajusté, qu’importe ! Puisqu’il s’agit avant tout de se perdre, là où le geste n’a plus véritablement cours ni sens.
Et dans ces halos de lumière nimbée d’opaline, je songeais – je ne saurais vraiment dire pourquoi – dans une demi conscience, à l’étourdissante toile de Balthus intitulée La Rue, dont les ébauches successives exposées avec intelligence il y a une quinzaine d’années au MOMA de New York nous permettaient de comprendre comment Balthus avait bâti sa toile définitive, en effaçant peu à peu ce qui faisait écran, ne laissant retentir que le vide assourdissant d’un rite de passage…
Pour ces images tirées des limbes, où nous glissons comme sur la pente d’une douce catastrophe, je vous embrasse chère Trisha et vous dit "Bravo" comme à l’Autre invisible - celle ou celui - qui tenait la caméra lorsque ce soir-là sur scène vous étiez ovationnée, comme vous le méritez chaque fois.
Patrick Bensard
Novembre 2005