6 euros / 4 euros (abonnés du Festival d'Automne)
lundi 03 novembre 2008
20h
Hosotan, 1972, de Keiya Ouchida
Tsatsumi Hijikata
la Cinémathèque française - Salle Georges Franju
51, rue de Bercy - 75012 Paris - M° Bercy
Hijikata Tatsumi et son Histoire de la petite vérole ... En 1959, Hijikata Tatsumi créait Couleurs interdites, vaguement inspiré d’un roman du même titre signé Mishima. Scène de sexe, érotisme homosexuel, mise à mort d’un poulet, obscurité profonde, au propre et au figuré, enveloppant l’ensemble du spectacle: les ingrédients ne manquaient pas pour que l’on crie au scandale. Le jeune danseur fut mis au ban des cénacles de la “danse moderne” pour se placer aux avant-postes d’un mouvement qui allait transformer définitivement les arts de la scène de tout le pays. La même année, Donald Richie, jeune cinéaste et critique américain, fasciné par la personnalité de Hijikata, tournait avec lui un court-métrage autour d’une thématique déjà centrale chez le chorégraphe: Sacrifice. Le film reste aujourd’hui le document le plus ancien, et parmi les plus précieux, qui nous reste des premières heures d’un courant qui ne disait pas encore son nom: le butô.
Hijikata parlait alors d’ “expérience”, d’ “antidanse”, de “corps obscur” et n’allait cesser de renouveler la nomination de sa pratique au cours d’une décennie d’exploration tous azimuth dans le champ de l’art. En 68, L’Insurrection de la chair, sa première et dernière pièce en solo – qu’il dansa comme un seul galop entre des ruades de cheval en rut et son assomption finale en chair crucifiée – le consacrait comme l’idole d’une avant-garde résolument sulfureuse. Le Japon avait célébré en 64, avec les Jeux Olympiques de Tokyo, son retour parmi les grandes nations et s’apprêtait avec l’Exposition Universelle d’Osaka de 1970 de confirmer la réussite de son modèle économique et social. Mishima dénoncait la décadence des valeurs ancestrales et s’insurgea comme on le sait, en un geste solitaire d’auto-sacrification et de sacralisation de son corps héroïque. Le corps était devenu l’enjeu et le théâtre des actions les plus radicales face à la communauté. On ne saurait ignorer un tel contexte pour apprécier toute la portée du retour aux devants de la scène de Hijikata en décembre 1972 avec sa série historique: Vingt-sept soirs pour quatre saisons, et en particulier son premier volet, qui est aussi le plus achevé: Hôsôtan, Histoire de petite vérole. Le titre annoncait déjà ce qui allait être au cœur de la pensée du corps que Hijikata élaborera par la suite et qu’il nommera “suijakutai”, i.e. le “corps affaibli” ou “asthénique” dont il allait exalter les étranges puissances – et cela aussi bien sur la scène que dans son étrange récit La danseuse malade. Un corps qu’il aimait à définir comme un “cadavre qui ne tient debout qu’au péril de sa vie”. Toute la pièce peut être percue comme un hymne à cette puissance d’être affecté, d’être submergé par la sensation, d’être déplacé par les reflux de la mémoire vers des territoires qui resurgissent d’un passé ou d’une Histoire refoulée. Mais Hôsôtan n’est pas, comme on le dit souvent, un simple retour au terroir japonais, à une corporalité ressuscitant l’innocence d’un temps pré-moderne, ou d’un âge sauvé des naufrages de la modernisation. La pièce est travaillée de part en part par notre tumultueuse et terrible modernité. Ses figures grotesques en signent les déchirures. Or, curieusement, les mouvements compulsifs ou répétitifs, soudain traversés par des citations tronquées du Faune de Njinsky, les défaillances de la verticalité, les chutes laissent peu à peu éclore une grâce inconnue, et littéralement inclassable.
Qui n’a vu pas vu ce document unique, le seul qui nous montre une œuvre intégrale du chorégraphe et qui nous montre aussi le danseur prodigieux que fut Hijikata – ainsi que la danseuse Ashikawa Yôkô qui fut une autre de ses plus grandes créations – ne pourra prétendre connaître ce courant qu’il a initié et conduit jusqu’à ses plus hauts sommets. A peu près tout le butô qui s’est développé par la suite, en se transformant, dans sa conquête du monde est issu de ce chef-d’œuvre. Patrick De Vos