ESPACE CRITIQUE
De Trisha Brown à Jean-Paul Goude, quand la danse prend corps à l'écran
A l'occasion de l'hommage rendu par La Cinémathèque de la Danse à la chorégraphe américaine, son directeur, Patrick Bensard, commente cinq films exemplaires.
Pour la première fois, mardi 3 janvier 2006, La Cinémathèque de la Danse rend hommage à la chorégraphe américaine Trisha Brown à travers une sélection de huit films réalisés entre 1973 et 1998. Cette couverture filmique d'une œuvre rigoureuse et exploratrice jusque dans sa sensualité souligne le travail de fond mené par La Cinémathèque de la Danse sous la direction inspirée, plus curieuse que jamais, de Patrick Bensard, son directeur depuis 1982. Lui-même réalisateur de films - il prépare un portrait de la chorégraphe Lucinda Childs -, il livre son classement des cinq meilleurs films de danse.
Le DVD de l'ouvrage Tout Goude,
de Jean-Paul Goude (Ed. de la Martinière)
« Le montage est une merveille à la hauteur de Goude, qui voulait devenir danseur comme sa mère. Il enchaîne des images de Jean Babilée réalisées par Michel Drach, de Noirs de Harlem filmés par Mura Dehn, qui grimpait sur une table avec sa caméra au Savoy Ballroom dans les années 1950, de Goude prenant lui-même des cours pour faire du music-hall dans les années 1960. Le tout est lié par un rythme de tambour trépidant qui renvoie à une sorte de pulsion fondamentale. Il s'agit pour moi d'un rythme quasi thérapeutique dont la portée est autant spirituelle que physique. L'impact de l'ensemble est saisissant. »
For M. G., de Trisha Brown (1991)
« Ce film, dédié à Michel Guy, le créateur du Festival d'Automne, est réalisé des coulisses par Trisha Brown elle-même. La danse est filmée de profil, dans l'obscurité, et cela lui donne une profondeur abyssale. Le fait d'avoir la caméra à l'épaule injecte aux images un battement, un souffle qui donnent la sensation de plonger dans le processus du mouvement. Plus que de beauté, il s'agit d'aller au-delà, jusqu'à la déformation, la laideur, d'atteindre au principe même du geste. C'est le cloaque, le jaillissement des pulsions de danse qui s'entrelacent sous nos yeux. »
Rudolf Noureev à Spolete,
de Pierre-André Boutang et Philippe Collin (1964)
« Rudolf Noureev venait de quitter l'URSS et il répétait Raymonda avec Margot Fonteyn. Réalisé en noir et blanc, l'ensemble du film possède une étrange atmosphère. L'interview de Noureev, qui avait d'abord refusé l'entretien, est passionnante. Il compare son métier de danseur à celui d'un peintre, évoquant la scène comme un cadre de tableau. Il compare son corps à des couleurs qui s'étalent et se déplacent sur la toile. Le moment le plus émouvant est lorsqu'il confie qu'il danse toujours, jusque dans son sommeil, jusque dans ses rêves. »
Carnival of Rhythm, de Katherine Dunham (1941)
« Katherine Dunham est la première femme chorégraphe noire. Elle s'est passionnée pour le vaudou haïtien, y a été initiée et a réussi à transposer sur scène ces danses issues d'Afrique, à les mettre d'une certaine manière à hauteur de spectateurs. Ce film possède une facture hollywoodienne assez kitsch, dans le meilleur sens du terme, mais il montre à quel point Dunham a rêvé au sens fort et personnalisé ce folklore afro-caraïbe. La dimension du chamanisme y est étrangement proche du music-hall, et c'est charmant. Ces images me semblent importantes par leur façon de valoriser le lien social, si puissant dans ces traditions et de plus en plus absent dans nos sociétés. »
Tous en scène, de Vincente Minnelli (1953)
« Minnelli a filmé la beauté dans son évidence. Elle est là, on la voit, on ne cherche pas à l'évacuer ni à la magnifier. On constate aujourd'hui, chez les chorégraphes, un souci, une angoisse même de ne surtout pas ’’faire beau’’ qui me semblent très inquiétants. Du coup, trouver la beauté dans chaque plan d'un film me réjouit. Sans compter qu'il y a toujours chez Minnelli une fragilité dans la beauté. Elle court sans cesse un risque, celui d'être défigurée. »
Propos recueillis par Rosita Boisseau




