JEAN BABILÉE

1996
97 minutes

Jean Babilée bondissait sur scène plus félin qu’humain. Mathématicien de haute volée, il multipliait les entrechats avec la plus grande aisance. Les lois de la pesanteur ne le concernaient pas.
Le plaisir de voir ce corps si totalement dans son élément, l’air, coupait le souffle de surprise. Comme Nijinsky, auquel les critiques le comparaient, il restait en l’air six secondes de plus que quiconque. Ses mouvements n’étaient jamais appris mais inventés à l’instant même. Il savait le secret de continuer le geste, jusqu’au bout de ses doigts, lorsqu’il était au repos; aussi rapide que la lumière, il pouvait s’arrêter plus sec que le vent ne peut changer.
Il se jouait de la musique avec espièglerie. Tantôt plus rapide, tantôt plus langoureux, il la dominait en maître. A l’instant même où il entrait en scène, le public suivait sa folle agilité ; telle une sculpture de Michel-Ange, la beauté des gestes qu’il dessinait dans l’air ravissait le regard.
Il variait à son gré la forme de son corps, rayonnant comme l’archange Gabriel, il aimait briser tant de perfection, et se fondre, plein de ruses, dans le corps disgracié d’un bossu.

Sa modestie et sa simplicité étonnaient, charmaient. Mais de violentes tempêtes dominaient ses humeurs ; de brusques bourrasques se déclenchaient en lui, aussi terribles que les cyclones des tropiques.
On sentait, alors, brûler en lui un voltage si puissant qu’il valait mieux ne pas se trouver sur son passage.
La légende raconte qu’à Beyrouth, n’ayant pas été payé depuis plusieurs mois, car le ballet était en ces temps-là le cousin pauvre des Arts, il jeta, en dansant, un de ses chaussons vers la loge du Président qui assistait à cette prestigieuse première. L’histoire est vraie, je peux en témoigner, puisque j’étais là.
Un autre soir, l’ennui aidant, il but toute une bouteille de cognac et c’est avec le sérieux d’un pape qu’il se maintint à la verticale et se déchargea
de son rôle.
Il s’attachait à tous ceux qui le connaissaient. Danseurs et danseuses, tous lui reconnaissent une supériorité incontestable.
Il était, comme Mozart, du nombre des génies, et nous autres pauvres humains, devions nous contenter d’être à ses pieds.

J’ai eu le grand privilège de danser avec lui le rôle du sphynx dans La Rencontre et c’est avec tendresse que je revis dans ma mémoire la plénitude de bonheur que je connaissais chaque soir, lors de ces rendez-vous sur scène.

Leslie Caron