ANGELIN PRELJOCAJ
2001
57 minutes
En 1989, Angelin Preljocaj est invité à la réalisation d’un court-métrage commandé par le Musée d’Orsay : il doit « réagir » à partir d’une oeuvre plastique figurant dans les collections d’Orsay. Le chorégraphe se décide pour Les Raboteurs de parquets de Gustave Caillebote.
Il y repère instantanément les éléments rythmiques : lignes formées par les lattes de bois profilées en perspective, rubans de copeaux roulés comme autant d’accroches visuelles : « Les dos comme des notes sur la partition des lattes de bois, l’envie de travailler sur le contraste, sensuel : du bois, de la peau, des doigts. » Il saisit qu’en se détournant d’autres oeuvres par trop émotives, l’émotion pourra, précisément advenir.
Ainsi procède toujours Preljocaj. Sensualité, trouble, émotion, lyrisme, recherchés dans la plus stricte ascèse technique. Réminiscences baroques dans une arabesque, toute envolée cassée net, avant qu’elle ne s’élance : un lyrisme « coaché » par une tête froide.
Le contrepoint permet à Preljocaj de faire coexister, dans toutes ses pièces, une danse qui relève de la magie, avec une autre qui, sans perdre la magie, exerce son pouvoir critique.
Son goût pour le contrepoint, ce goût de l’alternance de style joue encore pour Noces dont il élit la version russe de Stravinsky pour mieux exhiber le rituel inarticulé, brutal, sexuel comme une sorte de Sacre du printemps qui ne serait qu’à lui : même brutalité, même beauté.
Les danseuses de Preljocaj sont petites. Parfois menues, parfois rondes.
Elles sont du genre terrien : elles pourraient battre le linge, pétrir le pain.
L’étrangeté est qu’en les faisant danser Preljocaj n’ait jamais renoncé à traiter le problème de la grâce.
La rigueur de Preljocaj se manifeste par son travail en frontalité, son goût pour la cassure et l’angle droit.
Le pathos, l’émotion mal contenue, nul contrôle, voilà ce dont le chorégraphe s’est toujours gardé : « Bien que les mouvements sur lesquels nous travaillons parfois soient dramatiquement chargés d'affects, en les apprenant, je leur injecte des modifications de rythme, de direction, qui les synthétisent et les restructurent. Parce que je n’aime pas que les émotions surgissent du geste initial, mais qu’elles se diffusent dans la structure d’ensemble… La paix sur le visage. Ailleurs la tempête, il faut tenir son corps en laisse. »
Brigitte Paulino-Neto, "Angelin Preljocaj" (éd. Armand Collin)